A quelques jours de l’ouverture de la 58e Assemblée générale des Nations unies, un abribus situé à proximité du siège de l’ONU à New York a été prestement démantelé. Officiellement, parce que les autobus ne desservaient plus cet arrêt. Coïncidence ou non : l’abri comportait un emplacement publicitaire occupé par une des affiches de la campagne destinée à sensibiliser la population new-yorkaise – et les milliers de délégués venus pour la session des Nations unies – à la candidature de Taiwan à l’ONU. Ou, plus exactement, à l’exclusion de Taiwan et de ses 23 millions d’habitants de l’auguste enceinte internationale.
Cette candidature ou cette absence ne laissent, en effet, pas tout le monde indifférent. En mai dernier, le directeur général du Bureau économique et culturel de Taipei à New York, Andrew Hsia, avait été invité par le Club des correspondants de presse aux Nations unies à faire un exposé sur l’épidémie de pneumonie atypique (Sras). Contre toute attente, le service de sécurité l’empêcha d’accéder au bâtiment, bien que le club ait toute latitude pour inviter les personnalités de son choix et que la liberté de la presse soit honorée par l’ONU. Le club a ainsi reçu, par le passé, le leader nationaliste nord-irlandais Gerry Adams, des indépendantistes est-timorais ou des rebelles tchétchènes sans que le Royaume-Uni, l’Indonésie ou la Russie ne cherchent à s’y opposer. La Chine, elle, a osé.
C’est que la question d’une éventuelle adhésion de Taiwan à l’organisation suscite les plus vives inquiétudes à Pékin, où l’on verrait dans celle-ci un pas de plus sur la voie d’une indépendance formelle de l’île, bien que l’admission d’Etats divisés n’ait nullement empêché leur réunification ultérieure (l’Allemagne en est le plus bel exemple) et qu’elle n’implique en aucune façon le rejet d’un tel projet (après les affres de la Guerre froide, les deux Corées sont finalement entrées à l’ONU sans renoncer pour autant à leur commune ambition d’une péninsule coréenne réunifiée). Il faut rappeler a contrario que la présence d’un pays aux Nations unies n’a jamais empêché son morcellement : qu’on songe au destin du plus fameux d’entre eux, qui fut même membre permanent du Conseil de sécurité, l’Union soviétique...
Toujours est-il que Taiwan a échoué, le 17 septembre dernier, dans sa onzième tentative, non pas d’occuper un siège à l’ONU, mais plus modestement d’obtenir de celle-ci qu’elle daigne étudier « la question de la représentation de la République de Chine (Taiwan) aux Nations unies ». Dans une lettre adressée le 5 août au secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, quinze alliés diplomatiques de Taipei (*) estimaient en effet que, si elle réglait la question de la représentation de la Chine populaire à l’ONU en lui octroyant le siège jusque-là réservé au régime de Tchang Kaï-chek, la fameuse résolution 2758 du 25 octobre 1971 ne réglait par contre en rien celle de la représentation de Taiwan, désormais éjectée. Le lecteur se demandera naturellement pourquoi le problème n’a resurgi qu’en 1993, après un silence de plus de vingt ans.
L’explication est simple : dans l’intervalle, Taiwan, le monde et l’ONU ont changé. « Avant 1987, explique Andrew Hsia, nous croyions qu’il y avait une Chine et que nous étions cette Chine. En 1987, la loi martiale a été levée à Taiwan, nous nous sommes ouverts à la Chine populaire, en autorisant notamment les voyages entre les deux rives du Détroit. Notre perception était désormais celle d’un pays divisé dont les deux parties devaient être pareillement représentées. En 1992, un Parlement pour la première fois élu entièrement au suffrage universel a chargé le gouvernement de revendiquer un siège à l’ONU, tout en sachant que ce serait une tâche longue et ardue. »
Parallèlement, poursuit Andrew Hsia, l’ONU a aussi changé : « Après la Guerre froide, l’organisation a commencé à débattre de sujets qui dépassaient les Etats membres et concernaient l’ensemble de la communauté internationale : le sida, le développement durable, la condition des femmes, le sort des enfants, les changements climatiques, l’environnement, etc. Or, notre absence de l’ONU nous empêche de participer à ces débats. Cela nous crée toutes sortes de difficultés et nous expose même à des sanctions si nous ne remplissons pas les obligations qui découlent des conventions internationales. »
La question d’une participation taiwanaise à l’ONU a donc été posée. Pour être inscrite à l’agenda de l’Assemblée générale et pouvoir, par conséquent, être débattue en séance plénière, elle doit d’abord être soumise au Comité général, une instance où tous les Etats membres sont représentés et peuvent prendre la parole. La requête n’a jamais franchi ce stade ; cette année, elle a de nouveau été rejetée par consensus, sans recourir au vote. Ce qui est nouveau, cependant, c’est le nombre d’Etats qui ont voulu ou ont dû s’exprimer sur le dossier. Ils étaient cette fois 104, contre 56 en 2002 : 24 des 27 pays ayant des relations diplomatiques avec Taipei (le Liberia et le Honduras étaient absents; quant au Saint-Siège, il n’a qu’un statut d’observateur à l’ONU) et, outre la Chine elle-même, 79 des quelque 160 Etats qui reconnaissent Pékin.
Paradoxalement, le fait qu’autant de nations se sont prononcées contre l’examen d’une éventuelle candidature taiwanaise est perçu comme un succès à Taipei. Cela montre que l’affaire est désormais prise très au sérieux et provoque une large mobilisation. La plupart des intervenants ont par ailleurs justifié leur opposition de façon symbolique en mentionnant leur attachement de principe à la doctrine « une seule Chine » et certains, comme le Royaume-Uni, en ont même profité pour louer les progrès démocratiques à Taiwan.
Cette modération a contrasté avec la virulence de la lettre de mise en garde expédiée à Kofi Annan par l’ambassadeur de Chine auprès des Nations unies sur instruction de son gouvernement. On y lit que « la soi-disant question de la représentation de Taiwan est non seulement une violation flagrante des buts et des principes de la Charte des Nations unies, mais aussi un défi lancé au principe ‘‘Une seule Chine’’ largement reconnu par la communauté internationale ».
La Charte consacre pourtant le principe d’universalité. Or, depuis l’adhésion de la Suisse et l’admission du Timor oriental, Taiwan est devenu le seul pays qui n’est pas représenté à l’ONU – pays qui est la quatorzième puissance commerciale de la planète et qui est plus peuplé que deux tiers des Etats membres de l’organisation... En outre, la résolution 2758, si elle a chassé Taipei au profit de Pékin, n’a soufflé mot du principe « Une seule Chine » qui est aujourd’hui si volontiers invoqué pour tenir l’île à l’écart.
En affirmant qu’ « aucun Etat souverain dans le monde n’autoriserait une de ses provinces ou régions à participer au travail ou aux activités des Nations unies, une organisation composée seulement d’Etats souverains », l’argumentation chinoise fait aussi curieusement abstraction du précédent créé par Moscou, qui imposa la présence à l’ONU de la Biélorussie et de l’Ukraine, deux républiques soviétiques qui n’avaient à l’époque absolument rien d’« Etats souverains ».
A l’ambassadeur du Pakistan, un allié traditionnellement proche de la Chine, qui conclut son intervention en souhaitant que ce soit la dernière fois que la question de la représentation de Taiwan fût posée, Andrew Hsia souhaite répondre en l’assurant du contraire. « Cela ne sera terminé que lorsque nous aurons obtenu gain de cause », souligne-t-il dans son bureau dont la fenêtre donne sur le siège des Nations unies.
Les augures ne sont pourtant pas bons à court terme. Outre les pressions politiques et économiques que la Chine ne se prive pas d’exercer, celle-ci influe de façon décisive, grâce à son droit de veto, sur le fonctionnement des Nations unies, avec les conséquences qu’on devine pour les Etats qui osent la défier – on se souvient comment la Macédoine fut privée de Casques bleus pour avoir noué d’éphémères relations diplomatiques avec Taipei. Depuis la guerre en Irak, l’organisation traverse, par ailleurs, une crise d’une gravité telle qu’elle pousse certains experts à douter de sa survie. Ce n’est pas en pareilles circonstances qu’il se trouvera beaucoup de pays pour prendre le risque d’énerver Pékin.
Du côté taiwanais, on se veut pourtant philosophe. Il a fallu vingt-deux ans à la Chine communiste pour forcer les portes de l’ONU, relève-t-on. Taiwan peut sans doute se permettre d’attendre aussi longtemps. Dans cette logique, on était cette année à la moitié du chemin... ■
(*) Belize, Burkina Faso, Dominique, Gambie, Grenade,
Malawi, Nicaragua, Palau, République dominicaine, îles Salomon,
Salvador, São Tomé-et-Príncipe, Swaziland, Tchad et Tuvalu.